LES ARTEFACTS

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ANAXAGORE


 

Anaxagore, première exposition personnelle d’Enzo Mianes, à la galerie Mor Charpentier à Paris explore un monde, un Cosmos où les éléments chargent les objets fétiches de magie.

 

 

Dans les combles et sous les décombres d’un Paris fantastique aux allures de cité perdue, Enzo Mianes compose en alchimiste des formules incantatoires. Le voilà qui prélève en situationniste, au gré de ses promenades éclairées, des bribes de la ville, des fragments de soi, des fragments des autres, de simples choses noyées dans le quotidien. Il les convertit. Il leur offre une histoire. Dans Paris, où ses pas le mènent, le récit se déploie. Enzo Mianes est un pêcheur des clefs englouties, un piéton obstiné des sols accidentés, un Messor des terrains vagues. Il brasse la ville. Il va. À la rencontre. Il sillonne ruelles, quais, passages et caves. Il sème aussi. Et la ville en écho lui répond.


Un journal du Cosmos
 

Le titre de l’exposition n’entend pas simplement formuler un hommage éponyme au penseur grec Anaxagore, mais davantage à réinvestir sa théorie cosmique de la matière. Introducteur de la philosophie à Athènes, Anaxagore méritait le surnom d’Intellect tant il est vrai qu’il fait de l’intelligence (noûs) la cause de l’univers. Le pouvoir de l’intellect, faculté de maitriser la force des liens, n’est-ce pas précisément la capacité de l’être humain à construire un monde et une image du monde qui lui sont propres ?
C’est sur la maxime millénaire d’Anaxagore « rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se combinent, puis se séparent de nouveau » ; empruntée et reformulée par Antoine Lavoisier dans son Traité élémentaire de chimie publié en 1789 : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ; qu’Enzo Mianes propose une cosmologie personnelle. Elle est le journal extime d’un promeneur qui rassemble, cherche, extirpe, creuse et fouille dans les mémoires des jours et dans l’immanence du présent.· Ce journal a besoin des choses, elles sont des refuges qui disent le monde et racontent l’âme. L’accident, l’ellipse, le hasard provoqué construisent ce grand journal spatial. Ainsi, Enzo Mianes aborde-t-il les objets. Il perce en eux le potentiel de l’image renvoyée, mais aussi la force vitale qui les anime.

 

Soumettre l’objet à l’idée
 

Pour Enzo Mianes, les objets sont avant tout soumis à l’Idée, et sont les reliques d’un petit événement, souvent anecdotique, c’est-à-dire d’une rencontre, d’une situation, d’un jeu. L’art active un processus de conservation où l’image témoigne de la vie d’une époque. Ainsi, si les objets nous survivent, c'est parce qu’ils sont des rappels d’un passé vivant, constellé par des situations où des êtres animés ont donné du sens à ces même objets : le dé, la clef, l’écrou, l’os, le sablier, la table. L’apparente banalité de ces objets laisse aux images (métaphore, association, comparaison) une place plus grande encore, sorte de nouvel objeu[1].
Contrairement à l’accusation portée par Perec aux objets dans Les Choses, Enzo Mianes n’en fait pas le lieu du consumérisme, de l’éternelle frustration ou d’un matérialisme néfaste. Si pour lui, l’idée surplombe le monde matériel et le domine, elle ne peut se passer du monde des choses pour construire des représentations mentales. L’irrévérence d’Enzo Mianes consiste à nous détourner du matériel, alors même que se sont des objets qui nous sont montrés, exposés en collection, en assemblage, en situation.·
 

De l’essence des restes

Que reste-t-il de la hiérarchie des restes dans un univers où l’objet fétiche domine ? Ce qui est retranché de l’objet qui deviendra l’œuvre, ce qui est un instant laissé en dehors de l’attention, ce qui ne forme pas l’essentiel, n’est pourtant pas condamné à être oublié, à être jeté ou à être détruit. Au contraire, Enzo Mianes, sublime les restes et les laisse disposer d’une place dans l’ordre des choses. Anaxagore peut alors être envisagé comme un assemblage de collections et de compositions où les restes des restes, bien que n’ayant pas l’apparente noblesse de la relique, de la ruine ou du trésor sont pourtant, comme la poudre des ossements ou la poussière des étoiles, le produit d’un raffinement. Pour Enzo Mianes, cette matière distillée, chargée d’énergie symbolique produit les mêmes effets que ce qui est élu. Elle n’est pas moins puissante, pas moins sacrée. Si nous utilisons l’expression populaire « toucher du bois » en· véritable païen, pour nous protéger de l’adversité, c’est pourtant pour invoquer le bois de la Croix, dispersé après la crucifixion de Jésus Christ, en des milliers de fragments. Aujourd’hui, chaque morceau de bois évoque un reste de cette croix. Et, cette même énergie symbolique des restes perdure au delà de la pérennité authentique de la matière, d’où la prédominance du monde des idées dans un univers pourtant habité par une multitude d’objets. Il y a dans chaque reste, le souvenir d’une essence.


Du presque rien à la voûte des anges, capter l’humeur de l’instant

Ce catalogue raisonné est assurément fidèle à la diversité des proportions du réel, du presque rien d’un caillou de chaussure, entravant la marche du promeneur, à la voûte des anges qui anime une verrière de fumée. Entre ces deux repères, se déploie un éventail de compositions et de collections parmi lesquelles des tables marquées, la prison bigarrée d’un arbre, des variations agrestes. Enzo Mianes y tient tour à tour le rôle d’ethnologue et de gardien. En effet, il est de ceux qui posent un genou à terre pour scruter derrière les parois d’un mur. Il doit être aux prises avec un terrain pour que vive ce grand projet archéologique. Chez Enzo Mianes, le presque-rien est l’élément déclencheur de toute mise en mouvement. Il est le prétexte qui permet d’offrir un lien, un début de narration, une amorce de reportage sur une situation vécue. Il y a dans le presque-rien, cette intensité du geste, qui entre la signature et l’intention, marque l’humeur de l’instant.

 

Réification des êtres, personnification des choses : l’archéologie des sentiments

Quand devient-on chose ? Quand les choses s’animent-elles ? Enzo Mianes donne aux restes physiques le pouvoir d’évocation de sentiments disparus. Mais, loin des condamnations à revivre en Prométhée, les errements et les maux du passé, il y a dans cette reprise du memento mori, une promesse d’espoir. Car, il n’y a pas chez lui cette fascination de l’objet qui retient, mais au contraire de l’objet qui libère. De la matière, nous ne pouvons faire que le lieu transitoire de nos peines. En attendant que nos vies ne s’effritent, et que bientôt il ne soit laissé que des restes, dans un dernier regard lancé aux cimes, des anges fragiles et sublimes tutoient un soleil qui ricoche sur la verrière d’un monde. Ils nous invitent à prendre une hauteur sereine, heureuse

 

Théo-Mario Coppola

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